Amis-amies 

Très souvent lorsque je parle du manque de diversité et des stéréotypes dans la littérature jeunesse la première crainte de mes interlocuteurs est de devroir « renoncer » à tous les classiques qu’ils ont lus étant enfants.

Alors il y a en effet des choses à jeter (Tintin au Congo par exemple), mais il y a aussi des pépites méconnues d’auteurs jeunesse très célèbres qui méritent d’être conservées. En matière de diversité et de lutte contre les stéréotypes, très peu de livres sont « parfaits ». On trouve par exemple fréquemment dans un livre faisant preuve de diversité des clichés liés au genre comme c’est le cas ici. Il est donc parfois compliqué de décider de vous parler d’un livre ou non et l’arbitrage se fait souvent au coup de cœur.

Aujourd’hui j’ai choisi de vous parler d’Amis-amies de Tomi Ungerer.

Faut-il encore présenter l’auteur des Trois brigands, Guillaume l’apprenti sorcier ou du Géant de Zeralda?

Ce dernier ouvrage est ma madeleine de Proust. Cette histoire d’une fillette qui tient tête à un Ogre et n’en a pas peur m’a toujours fascinée (au moins autant que les illustration des mets qu’elle lui préparait) et c’est l’un des premiers livres que j’ai racheté pour ma fille.

Ce n’est que récemment que j’ai découvert Amis-Amies et je l’ai vraiment beaucoup aimé malgré ses quelques défauts. Ce livre est paru il y a 10 ans. On y retrouve le style graphique si particulier d’Ungerer que j’aime beaucoup avec son côté un peu absurde et, dans cet album, un trait auquel je trouve beaucoup de ressemblance avec celui de Tardi (que j’adore notamment à cause d’Adèle Blanc Sec qui est une de mes héroïnes favorites).

Ce livre là parle de racisme. D’une façon tout en sous-entendus, loin des ouvrages du genre adressés aux enfants et qui souvent sont plus dans la « thérorie un peu naive » ou la « métaphore » avec des ronds de couleurs ou des animaux et que personnellement je n’aime pas trop.
Les beaux albums jeunesse sur le sujet sont plutôt rares (compliqué dans un monde ou la plupart des acheteurs sont blancs de vendre une histoire où les blancs sont les méchants?) c’est une des raisons qui m’ont poussée à retenir celui-ci et à vous en parler.

Il raconte l’histoire de Rafi, petit garçon noir passionné de bricolage et qui s’installe avec sa famille dans un nouveau quartier où il ne connaît personne.

Rafi est nouveau, et ses camarades ne veulent pas jouer avec lui. Ce n’est pas dit explicitement dans le livre mais on devine que c’est parce qu’il est noir. Il décide alors d’utiliser ses talents de bricolage pour se fabriquer des grands personnages qui seront ses nouveaux amis. (petit cliché sexiste qui subsiste dans cette histoire, les mamans sont toujours cantonnées à la préparation des repas).

Tout ce ramdam finit par intriguer sa petite voisine Ki, dont on devine, même si ce n’est pas précisé, qu’elle est d’origine asiatique et qui comme Rafi se sent seule et finit par venir l’aider.

Les deux enfants fabriquent ensemble tout un tas de personnages plus loufoques les uns que les autres.

Ils deviennent inséparables et comme eux, leurs familles se lient d’amitié et passent beaucoup de temps ensemble, apprenant à mieux se connaître :

J’avoue j’ai un avis partagé sur cette illustration ci-dessus (cliquez sur l’image pour l’afficher en grand). D’un côté la remarque du garçon permet de mettre en évidence que nous sommes tous susceptibles de faire des remarques racistes. C’est assez rare pour être souligné. Mais j’aurais préféré qu’il y en ait aussi qui viennent des autres personnages de l’histoire, ça m’aurait semblé plus coller à la réalité.
Je trouve un peu dommage que le seul racisme explicite provienne du héros noir tandis que celui provenant des blancs et qui est au moins aussi violent n’est que suggéré.

Mais d’un autre côté, j’aime vraiment beaucoup la réaction de la fillette que je mettais moi même en oeuvre quand j’étais jeune et qu’on me demandait TOUT LE TEMPS d’où je venais. Je répondais par esprit de provocation « de Clichy la Garenne dans le 92 pourquoi? » faisant semblant de ne pas avoir compris la vraie question.
Cette astuce très pratique permet de répondre avec humour à ce racisme institutionnalisé dont on ne se rend pas forcément compte. Je trouve ça très intéressant de la montrer aux enfants.

Pour en revenir à l’histoire du livre, à force de bricoler les deux enfants n’ont plus de place pour stocker leurs oeuvres et ils décident de les mettre dans le jardin. C’est là que tout le quartier découvre leur travail et que les autres enfants (tous blancs, ce qui conforte l’idée que le rejet de départ était bien du racisme) veulent faire comme eux et donc cessent de les ignorer.

Les enfants se mettent alors tous ensemble à créer et à s’amuser. Jaime le fait que sur cette image on les voit tous collaborer, s’aider, les filles bricolent aussi comme les garçons et tout le monde participe.

Les sculptures sont remarquées et tout le monde s’y intéresse, c’est le succès qui mènera les enfants à voir leurs oeuvres exposées au musée.


Bien évidemment il y a un happy end que je vous laisse découvrir :

Au delà du racisme je crois que ce livre traite plus globalement de comment faire face au rejet? Trouver des gens qui nous ressemblent? Est-ce ça la solution ? Je ne sais pas, cela peut aider sûrement.

Je dois admettre que c’est souvent un réflexe de survie que l’on met en place quand on est victime de racisme ou qu’on se sent seul tout simplement.
Et sur cet aspect là je trouve ce livre intéressant. Parce qu’il donne des clés aux enfants. Ne pas se laisser abattre, la solitude/le rejet peuvent être temporaires, les gens peuvent changer d’avis sur nous. Cette « solidarité de la couleur » comme je l’appelle peut être salvatrice et j’aime ce livre parce qu’il ne la nie pas, mais il n’encourage pas non plus les enfants à s’y enfermer.

Bien évidemment encore une fois c’est ici mon regard d’adulte qui s’exprime. Et mon expérience passée qui parle. Je me souviens très bien qu’en maternelle mes deux meilleurs amis étaient métis sénégalais pour l’un, et chinoise pour l’autre. Sur les photos de l’anniversaire de mes 4 ans il n’y a que deux copains et ce sont eux. Les autres nous parlaient peu. Je pense que j’aurais aimé qu’on me lise cette histoire quand j’étais enfant. Elle m’aurait forcément parlée.

Ma fille ne subit pas ce racisme de la part de ses camarades car elle est claire. Pour l’instant les enfants ne font pas le lien entre les origines de ses parents et elle, ce qui la préserve un peu. De mon côté, je reste vigilante à ce qu’elle ne soit pas l’enfant qui rejette les autres.

En lisant cette histoire elle voit juste de deux enfants qui deviennent amis, s’entraident et y trouvent assez de force pour se moquer du regard des autres. Elle trouve leurs amis « fabriqués » rigolos, le style des illustrations d’Ungerer fait encore une fois mouche, et je pense que ça lui donnerait bien envie de bricoler à son tour.  Et c’est déjà pas si mal.

J’aime beaucoup ce livre parce que j’aime beaucoup Ungerer, vous l’aurez compris. J’ai toujours accroché à ses illustrations un peu loufoques et à ses histoires. Ce livre est un très bel album, d’un auteur jeunesse (même s’il n’a pas fait que ça, il est souvent considéré à tort uniquement comme tel en France) très connu et considéré comme une référence. C’est je pense un livre que l’on peut offrir facilement.
Et je suis sûre qu’en cherchant un peu on pourrait trouver d’autres références faisant preuve de diversité ou de lutte contre les clichés parmi des auteurs « classiques ». Si vous en avez, n’hésitez pas à m’en faire part.

Bonne lecture à tous.

Pour les enfants à partir de 3 ans

Edition Ecole des loisirs

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