Mais pourquoi les livres pour enfants?

Mais pourquoi les livres pour enfants?

N’y a-t-il pas des combats plus importants?

Si. Il y a toujours des combats plus “importants”. J’ai un peu envie de répondre “et alors?”

Est-ce que le fait que ça soit important à mes yeux ne suffit pas pour que je puisse m’exprimer à ce sujet?

Est-ce que les livres pour enfants sont importants? J’en suis persuadée.

Mais je vois bien que peu de gens pensent comme moi. Certains ne disent rien, d’autres se gaussent dans mon dos. Une personne m’a accusée sur twitter de vouloir endoctriner les enfants (je reviendrai sur ce point dans un autre article).

Effectivement il y a des actions plus visibles ou aux résultats plus spectaculaires en matière de diversité et/ou de lutte contre les stéréotypes.

Et puis après tout pourquoi s’embêter tant il est vrai que tous les enfants de la terre sont entourés de parents aimants et bienveillant qui leur expliqueront que les filles peuvent tout faire, que traiter les homosexuels de gouine et de pd c’est homophobe, que les noirs ne sont pas fainéants, que les japonais ne sont pas un peuple de gens fous qui passent leur temps derrière des ordinateurs ou à fabriquer des gadgets électroniques et qu’il ne faut pas prendre tout ce qu’on voit dans les livres comme un idéal à atteindre ou une vérité absolue. Donc pourquoi en faire tout un foin de ces fichus bouquins? Hein? Nous sommes tous des parents formidables qui sauront faire de nos enfants des gens bien. Non mais!

Si seulement…

Mes parents étaient bienveillants. Ce sont des gens bien. Je suis issue d’une famille métisse, et cultivée.

Pour autant, ils n’ont jamais été spécialement attentifs à ce qu’il y avait dans mes livres. En tous cas, pas sous cet angle là.  L’essentiel était que je lise et les livres pour enfants semblaient inoffensifs.

Et je lisais beaucoup.

Quand j’avais des questions du type “dis maman pourquoi mes camarades ils disent que je suis couleur caca?” J’avais toujours des réponses appropriées. Mes parents ont toujours pris le temps de m’expliquer les choses, le monde, les cons, les racistes, les gens bien etc.

Mais malgré toute leur bonne volonté, leur disponibilité et leur écoute, j’ai dévoré Tintin sans en comprendre les préjugés racistes qu’il contient. J’ai adoré Cendrillon de Disney au point de vouloir ses cheveux blonds et sa belle robe de bal (mon dieu j’aurais donné n’importe quoi pour avoir une robe pareille), j’ai été fan de Claude François parce que les claudettes étaient les seules femmes noires considérées comme belles que je voyais à la télé, j’ai rêvé d’avoir les cheveux auburn de Cindy Crawford (ce qui m’a valu une expérience coiffeur totalement traumatique), d’être mince comme les filles des magazines.

Ai-je été plus bête que les autres enfants, mes parents ont-ils été moins bienveillants ou plus cons que d’autres?
Non.

La bienveillance de l’entourage ne suffit pas. Elle ne protège pas.

Je sais que c’est toujours un peu ennuyeux de lire des articles long, particulièrement quand l’auteur y expose son opinion ou sa vie (souvent pas très trépidante j’en conviens), mais si vous êtes d’accord pour poursuivre un tout petit peu cette lecture, faisons ensemble un petit exercice.

C’est très simple. Il suffit de répondre dans votre tête aux questions suivantes:

N’avez vous jamais de votre vie d’adulte été tenté de tester le dernier régime à la mode alors que médicalement vous n’avez pas de poids à perdre?
N’avez vous jamais de votre vie d’adulte tenté de suivre des conseils de séduction de type “les femmes viennent de Vénus, les hommes viennent de mars” ?
N’avez vous jamais de votre vie d’adulte pensé qu’une technique de rangement, de gestion de vos e-mails, ou de votre temps pourrait vous apporter du bien être ou changer votre vie pro ou perso?

N’avez vous jamais essayé de rentrer dans un quelconque diktat de beauté (sourcil ultra fin ou épais selon les décennies, dents blanches, abdos d’acier) ?

Est-ce que vous vous épilez ou est-ce que vous préférez quand votre conjoint s’épile?
Est-ce que vous avez déjà acheté un produit en lisant une pub dans un journal, juste une fois?
Trouvez-vous que les cheveux poivre et sel vont mieux aux hommes qu’aux femmes?

Ça en fait des questions hein?

Si vous avez répondu non à toutes ces question alors bravo, il est fort probable que jamais un écrit, un livre, une illustration n’ait influencé votre vie, votre façon de percevoir votre corps, votre position dans la société ou votre confiance en vous. Et probable que mes arguments ne vous convaincront jamais.

En revanche, si vous avez répondu oui à au moins une de ces questions, alors les écrits et les images ont un impact réel et concret sur votre vie. Alors que vous êtes adulte.  Et pourtant vous êtes grands, intelligents et vous avez probablement autour de vous des gens qui vous aiment, vous aident, vous écoutent quand vous doutez de vous ou que vous ne vous sentez pas bien. Mais ça ne change en rien que toutes ces choses vous influencent. Touchent votre comportement.

Vous voulez maigrir parce que les médias vous renvoient l’idée que les gens minces sont plus beaux. Vous pensez que d’être épilé c’est plus propre parce que c’est une norme de société et de marketing (alors que d’un point de vue hygiène c’est faux). Mars et Vénus est probablement le livre le plus sexiste que j’ai pu lire et pourtant après l’avoir lu je me suis moi-même surprise à dire que « y avait du vrai dedans » (j’avais 20 ans et j’étais moi-même formatée à cette vision sexiste de la séduction).

Et je pourrais continuer comme ça longtemps.

Et bien c’est exactement pareil pour les enfants.

Alors.

Les livres pour enfants, toujours pas importants?

Pensez vous sincèrement que d’être confronté toute leur enfance à des ouvrages où l’intégralité des héros sont blancs n’a aucun impact sur un enfant de couleur?

Pensez vous réellement que les fillettes ne retiennent pas que seuls les garçons travaillent ou ont des métiers valorisants et que ce sont les femmes qui s’occupent des enfants?

Que ressent un enfant handicapé quand le handicap n’est abordé que sous le prisme “les handicapés sont des malheureux qui n’ont pas de chance il faut les aider et être gentils avec eux”

Que pensez vous qu’un enfant en surpoids puisse ressentir quand toutes les représentations auxquelles il est confronté montrent des corps parfaits.

Que ressent un enfant ayant deux papas ou deux mamans lorsqu’il ouvre ces livres où toutes les familles ont la même configuration hétérosexuelle?

Comment un ado gay peut trouver des histoires qui lui ressemblent et ne pas se sentir hors norme?

Pensez vous réellement que les enfants soient plus fort que vous pour résister à ce qu’ils lisent? A ce qui leur est montré en permanence en exemple? et pour ne pas être impacté quand cet exemple est loin de ce qu’ils sont?

Vous qui êtes adultes, qui connaissez les rouages du marketing, de la presse et des magazines, vous n’y arrivez pas.

Comment un enfant pourrait y arriver mieux que vous ?

Alors bien sûr on ne pourra pas tout changer du jour au lendemain.

Mais chaque fois que vous achetez un livre pour un enfant ou un ado, ce n’est pas forcément un achat anodin.

Et que quitte à ce que ça ne le soit pas, si choisir un livre en particulier plutôt que n’importe lequel sur l’étal du libraire peut lui donner un autre point de vue, un peu plus confiance en lui, alors pourquoi pas?

Autre point très important à mon avis, les représentations de diversité et de lutte contre les stéréotypes peuvent  impacter la façon dont un enfant du groupe dominant perçoit les autres.

Car entendons nous bien. Je ne pense pas que la diversité et la lutte contre les stéréotypes soient là que pour faire “plaisir” à des petits enfants noirs ou asiatiques ou des filles en mal de héros ou de référents.

Je pense que la diversité et la lutte contre les stéréotypes sont là pour que TOUT le monde s’habitue à l’idée que n’importe qui et donc TOUT le monde peut être un héro et a les mêmes chances. Pour que les enfants intègrent que nos changements de sociétés sont devenus des normalités.

Oui on peut avoir des parents de même sexe. Oui on peut ne pas vouloir d’enfant. Oui on peut aimer qui on veut.

Oui les familles peuvent avoir des histoires, des compositions, des origines différentes.

Oui les femmes peuvent faire tout ce que les hommes font. Et inversement.

Ne nous voilons pas la face. Les livres sont de plus en plus genrés et stéréotypés parce que c’est ce que les gens achètent. Et c’est aussi ce qu’ils veulent que leurs enfants lisent.

Ça les rassure parce que c’est ce qu’ils ont lu quand ils étaient eux-mêmes enfants.

Ça perpétue des traditions. Et puis ce sont des ouvrages auxquels on est attachés.

Moi même je me suis vue acheter des livres qui me font bondir.

J’ai gardé précieusement ce livre de Cendrillon tiré du film de Disney que j’aimais tant étant enfant.

Je suis allée au Salon du livre jeunesse de Montreuil cette année et j’y ai discuté avec des des illustrateurs.

Tous me répondent que c’est super de s’intéresser ces thématiques mais que spontanément ils dessinent des enfants qui ressemblent à ceux de leur entourage. Et que les éditeurs ne leur demandent rien de spécifique sur ce sujet.

La très grande majorité de ces illustrateurs sont blancs.

Le travail est donc à faire à tous les niveaux. Depuis la création des illustrations, depuis l’écriture des histoires,  jusqu’à l’acte d’achat.

Je ne suis pas graphiste, ni éditrice. Je ne peux pas agir sur ces champs là sauf à contacter les éditeurs et illustrateurs pour les sensibiliser à ces thématiques.

Mon premier contact avec les éditions Sarbacane m’a fait prendre conscience de l’immensité du travail de sensibilisation qu’il reste à faire.

Certains éditeurs sont persuadés de faire déjà beaucoup en publiant un recueil de contes africains par ci par là (j’exagère évidemment, mais c’est pour vous donner une idée).

Du coup, J’ai commencé à faire davantage attention à ce que j’achète.

L’acte d’achat reste aujourd’hui le seul élément de la chaîne sur lequel je peux agir, sur lequel on peut TOUS agir et ce très facilement.

C’est mon acte militant à moi.

Ma façon de dire que j’en ai assez.

Que je veux autre chose pour mes enfants.

Si les livres proposant diversité et sans stéréotypes se vendent en plus grande quantité, alors ils seront produits en plus grande quantité pour satisfaire la demande.

Il n’y a aucune raison pour que ces livres ne plaisent pas aux enfants. Ceux que j’achète plaisent aux miens, ceux que j’offre plaisent aux enfants à qui ils sont destinés.

S’ils leur plaisent, alors on demandera aux auteurs de faire attention à ces thématiques pour satisfaire la demande et viendra un moment où ils le feront spontanément.

Les enfants auront alors plus facilement accès à des livres qui leur ressemblent et montrant un monde qui colle davantage à la société dans laquelle ils vivent.

Alors peut être leur regard sur eux-mêmes, sur les chances qu’ils ont dans la vie, sur les chances de chacun changera un peu de celui que nous avons eu à leur âge.

Alors peut être le monde changera juste un peu.

Et un peu, c’est déjà beaucoup.

J’y crois.

 

5 Comments

  1. sof75

    Tout d’abord, l’éducation est un vrai combat, quelle cause est plus importante ?
    Je suis assez perplexe (et même carrément choquée) sur la réponse donnée par les dessinateurs « je ne dessine que des enfants blancs car je ne connais que des enfants blancs »… mais ils ne se posent pas la question de savoir quel est l’entourage de ces enfants ? Ces enfants n’ont aucun profs / amis / cousins / voisins … qui ne leur ressemblent pas ? Ces dessinateurs / auteurs doivent s’adapter à leur public, les enfants du XXIe siècle et les aider à comprendre le monde qui les entoure et non pas au contraire leur en donner une vision caricaturale et étriquée.
    Pour pouvoir lire des histoires d’enfants noirs qui ne vivent pas au milieu des girafes, j’ai acheté des livres américains ou assez paradoxalement des livres pour enfants édités en Côte d’Ivoire … (la merveilleuse série des « Bibi » par Muriel Diallo). Parce que les amis / famille de mes filles vivent ici et que c’est étrange de ne voir que des enfants noirs dans un contexte exotique et non familier. Et je suis sûre que je ne suis pas seule à trouver ça dérangeant.
    Les enfants s’adaptent à tout, ils n’ont pas la même grille d’analyse que les adultes (forcement !). Ils réfléchissent plus en terme de gentil / méchant que de moral / immoral. Toute personne qui a parlé d’homosexualité / homoparentalité à des enfants sait bien que la réponse est « ils /elles s’aiment, tant mieux » ou même aucune réaction du tout ! Donc, les enfants seront heureux d’entendre une belle histoire quelque soit la couleur de l’héroïne / heros et l’orientation sexuelle de ses parents… Ça serait vraiment de l’hypocrisie de dire que c’est le jeune lecteur le problème, c’est surtout la frilosité supposée de l’acheteur. C’est idiot car je suis sûre qu’on est nombreux à chercher des livres de jeunesse plus actuels.
    Et merci de ces articles super intéressants !

    • missjo

      Merci pour ce commentaire et pour les encouragements ?

      Les illustrateurs ne sont pas de mauvaise volonté (enfin je pense). Les écrivains et surtout les scénaristes et casteurs ont le même réflexe. Comme on ne leur demande rien de spécifique, spontanément les personnages qu’ils créent sont blancs.

      Les américains n’ont pas « peur » des statistiques ethniques et la diversité est un sujet dont ils se sont emparés depuis bien longtemps. Du coup il y a des chiffres sur la représentation dans l’édition jeunesse alors qu’ici ce n’est pas le cas.
      Il y a aussi plus d’auteurs issus de ces diversités qui sont publiés.
      Malheureusement peu sont traduits en France.
      Je suis convaincue que d’en parler va aider à la prise de conscience et c’est aussi pour ça que j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de ce blog.

  2. Poussin

    Juste pour info : ce que j’ai aimé dans le livre mars et vénus, c’est l’idée que j’y ai découverte que l’autre peut avoir un mode de fonctionnement et des représentations du monde différents des miens mais qui valent autant. Les auteurs précisent dès le début et par la suite que les exemples genrés sont des généralités et que parfois ça ne correspond pas, que ce qui est decrit comme le besoin de s’isoler des hommes peut être feminin aussi, que le besoin de parler est potentiellement tout aussi bien masculin. L’important est d’essayer de comprendre l’autre sans juger et de rester bienveillant avec lui. C’est plutôt un joli message.
    Merci pour votre post. Bien sûr que c’est important, les représentations qu’on done aux enfants !

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